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L'OBJET DU VOYAGE


Rafaël Trapet


 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526162

Nous voulions dormir confortablement, avoir chaud quelle que soit l'altitude, pouvoir envisager de bifurquer vers des cieux moins cléments. Nous en avions quatre du même modèle. Celui-ci, le plus grand, le mien, garde quelques stigmates de sa rencontre avec une souris. Elle s'était égarée dans nos bagages et avait dû y suffoquer lors d'une longue étape crétoise qui nous vit redescendre du plateau du Lassithi.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526166

L'indispensable ne revêt pas le même sens pour nous tous. Je pensais que jongler permettrait d'établir un contact dans les pays dont nous ne parlions pas la langue. J'imaginais des douaniers perplexes lors de contrôles et avais opté pour des balles avec bouchon. Je me souviens du son clair de l'une d'elle rejoignant après une glissade un puits souterrain et du rire consécutif des enfants dans cette maison de voyageurs en Iran. Cela abrégeait mon rêve de finir le voyage en sachant jongler avec six balles.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526164

Il y eut de nombreuses parties de tarot qui émaillaient nos poses quotidiennes. L'usure ayant endommagé le jeu, Garance avait confectionné des cartes de remplacement, mais les agrafes utilisées les rendaient difficilement manipulables. Nous voyant jouer, en terrasse d'un salon de thé, près de Trabzon, en Turquie, un homme nous a offert un jeu de 52 cartes. Sous ses yeux médusés, nous avons raccourci les 21 atouts restants et les 4 cavaliers. Le joker est devenu l'Excuse. Nos parties redevenaient fluides. Le soir, nous avons rendu un dernier hommage aux cartes hors d'usage, en les regardant se consumer dans un feu, près du monastère de Sumela.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526158

Notre univers est encore celui du papier. Des carnets pour prendre des notes, des cartes pour visualiser le trajet et des livres que nous renvoyons par la poste après les avoir lu. A moins que nous les disséminions, comme ce premier tome des mille et une nuits, abandonné à l'auberge de jeunesse d'Heraklion, avec nos coordonnées. Il nous avait tenu en haleine 70 nuits. Un téléphone à l'intelligence douteuse nous sert de passerelle vers le monde numérique.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526153

Le confort du sommeil était primordial. Nous avions chacun un matelas auto-gonflant pour protéger notre dos ou nous isoler du froid. Je les réparais comme des chambres à air ; l'univers du vélo. A Kars, dans la gare, le gardien nous avait réservé la salle d'attente pour la nuit. Au petit matin, depuis les quais, les gens se penchaient étonnés pour veiller notre confortable sommeil sur les matelas alignés.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526160

C'est Yoan qui nous avait conseillé d'emporter une bâche : « Cela sert à tout ». Nous l'avions écouté et celle-ci dépliée créait un espace qui devenait le notre, dans cette gare de Kars, sur le ferry qui rejoignait Kissamos Kastelli à l'ouest de la Crète ou sur ce quai d'un port du Péloponnese. Elle était tapis, nappe. Elle aurait pu être toit. Il suffisait d'y poser la lampe pour que l'espace devienne un cocon, propice à la lecture des histoires qui rassérénaient les enfants. A Paris, quand je l'ai lavé dans notre baignoire, j'ai été ému par les odeurs de foin qui en rémanaient.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526170

La bâche isolait la tente du sol. Cette dernière avait deux chambres et un espace central collectif : le luxe ! C'est ce que nous avions ressenti dans le regard des saisonniers agricoles turcs qui nous avaient aidé à la déplier, à la lumière des frontales ; complément d'autonomie lumineuse. La tente nous sécurisait et les enfants nous avaient plusieurs fois demandé de la monter alors qu'une nuit à la belle étoile était possible. Les insectes n'y pénétraient pas, et les souris se cantonnaient à l'espace central. Les nuits y étaient douces.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526156

L'autonomie en eau était une préoccupation. En trouverions-nous suffisamment ? De qualité ? Nous avions emporté un filtre, sensé rendre potable n'importe quelle eau. Nous en avons peu eu l'utilité mais chaque fois, les enfants étaient fascinés par son utilisation. Ils se proposaient pour pomper et filtrer l'eau que nous stockions ensuite dans les gourdes. Que valait le filtre dans cette vallée industrieuse turque ou contre la présence de pesticides ? Comme je renâclais à transporter de trop nombreuses bouteilles, il fallait faire confiance.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526157

J'avais emporté deux pantalons mais j'ai passé la grande majorité du temps avec ce cuissard qu'il a fallu rapiécer et des t-shirts. La polaire complétait la tenue parfois recouverte d'une veste pour me protéger de la pluie ou du vent. Le peu de vêtements impliquait des lessives régulières dans la bassine pliante. Pour masquer l'usure d'un t-shirt, j'avais découpé dans le tissus des ronds qui le rendaient « tendance », à mes yeux mais un jeu de bagarre a définitivement éventré la douceur de Gabbana. A Marmaris, par compassion, Nihat m'a donné un t-shirt. Nous avons compris que quelques courses s'imposaient.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526155

Nathanaël avait cinq ans et ne pédalait pas. Il voyageait dans une carriole que je tractais. De là, je l'entendais se raconter des histoires de chasses au trésor, de conquêtes, de voyages. Une véritable odyssée de playmobils qui prenait place dans ce qu'il nommait sa « charrette ».

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526168

Nos 14 sacoches étaient organisées comme les pièces ou les meubles d'une maison. Il y avait la cuisine, la salle de bain et sa pharmacie, les armoires individuelles, l'atelier, la salle de jeu, la bibliothèque et les chambres. Les trois plus petites, nous servaient de sac à main. Et tout cela, les trois vélos, la carriole prenait place dans un bus, un train ou encore un pick-up.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526165

La salle de bains comprenait une vache à eau qui devenait douche une fois accrochée à la branche d'un arbre et trois serviettes qui séchaient à une vitesse déconcertante. L'usure nous a fait abandonner le reste.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526149

J'avais hésité à emporter cette pompe qui appartenait à mon père. Serait-elle suffisamment solide ? N'avions-nous pas besoin d'un manomètre pour mesurer la pression ? J'en avais marre des achats. La simplicité l'imposait. Elle a rempli sa fonction.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526152

Je ne suis pas mécanicien mais dans la répartition des tâches, je sentais que l'entretien des vélos m'incombait. Nous pouvions faire toutes les réparations indispensables et de nous en remettions aux échoppes locales en cas de coup dur. En Turquie, ma béquille a cassé net. Un coiffeur a envoyé un gamin pour me guider jusqu'à une quincaillerie ; pendant qu'il commandait des soupes et m'offrait offrait une coupe de cheveux. Avec l'outil, j'ai pu fixer les vis qui ont cédé quelques étapes plus loin. J'ai abandonné la béquille mais pas le sourire bienveillant du coiffeur.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526154

Garance souhaitait de l'autonomie et avait emporté son couteau suisse. J'ai toujours été fasciné par les outils multifonctions, et pour la première fois pour moi ils prouvaient leur utilité. Mais quand Nathanaël s'est planté une grosse écharde sous l'ongle d'un orteil, la pince à épiler n'a pas été suffisante et nous avons fini aux urgences de l’hôpital d'Erzurum.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526161

Ici, c'est l'univers de la peur. Qu'allions nous rencontrer ? Nous craignions les kangalls, ces immenses chiens de berger turques, et la rage qu'ils auraient pu nous transmettre, une crise de calcul rénaux, un accident de voiture... Nous avions choisi de nous vacciner contre la rage et l'hépatite A et suivi une formation aux premiers secours. Il y avait aussi cet eczéma envahissant qui avait ravagé le visage de Nathanaël quelques mois plus tôt. L'argile verte a eu un effet magique et nous n'avons pas eu à nous dérouter pour des climats tempérés. Le reste de la pharmacopée est resté dans nos bagages, tranquillisant nos peurs.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526163

Bien qu'il y ait eu des nèfles, des grenades, des fraises et même des dates à cueillir sur les arbres, le soir, avant le coucher rien de tel qu'une bonne assiette de pâtes. Cérémonial de l'installation du réchaud: trouver un emplacement abrité du vent, vérifier la propreté du gicleur, pomper le réservoir pour y faire monter la pression. La fée pétrole pouvait alors s'animer pour réchauffer la casserole d'eau et permettre de préparer un repas qui assurait une certaine continuité depuis Paris.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526167

J'avais fini par m'attacher à mon vélo. Je chérissais sa capacité à nous transporter et les moments de solitude dans le pédalage. Je me sentais présent à l'espace environnant, rassuré par la douceur du cliquetis de la chaîne sur les pignons. Mes points de contacts avec celui-ci se réduisait à cinq et j'avais beaucoup de gratitude pour la selle qui ne me blessait pas.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526159

Notre barda comprenait une guitare et un violon qui nous permettaient d'offrir et partager de beaux moments musicaux avec ceux qui nous hébergeaient. La flûte de Nathanaël nous encourageait dans les côtes ou quand le vent de face ralentissait notre course. Au mois d’août dans le lugubre village de Tefeli, les visages qui se tendaient vers nous étaient fermés et nous avons pris refuge sur la terrasse d'une église. Nous avons entonnés quelques chants qui appelaient la vie. La musique se diffusait, une jeune adolescente nous a apporté des orangeades sur un plateau accompagnant quelques biscuits.

France - 01/04/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0541200

Nous pensions qu'il fallait nous marier pour entrer en Iran. La cérémonie eut lieu dans un magasin de pacotilles de l'ancienne Trébizonde, et Agnès me passa la bague au doigt. Je la trouvais esseulée sur ma main droite et jalousais ces hommes qui arboraient des bagues aux pierres chatoyantes en Iran. A Shiraz, après de nombreuses hésitations je me suis laissé séduire par la cornaline.

France - 07/08/2014

 

Rafaël Trapet / Picturetank TRR0526169

Les objets nous ramènent à la matérialité du monde mais celle-ci ne suffit pas assurer le confort. Pour protéger notre sommeil, lors de notre fête de départ, Marco nous avait remis cet attrape rêve qu'il avait confectionné. Nous l'avons solidement arrimé à la carriole. Les cauchemars se sont évanouis …

France - 01/04/2014



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