Une autre histoire (1998) Cette maison où je passais des après-midis étant gamin, maison vivante qui abritait une famille, c’était il y a sept ans. Depuis, le trou, la déchéance, on plonge dans le sordide. Elle est là la misère humaine. Le quart-monde moral nous montre son plus laid visage. Ils étaient cinq personnes unies sous un même toit et un jour, trop de soucis, trop de médicaments, trop d’alcool, trop de haine, … Elle a frappé l’homme que jadis elle avait épousé par amour ; pour le meilleur et pour le pire… Ce jour-là, elle a frappé trop fort et il s’est endormi à jamais. Fatigué de coups, de la douleur, des brimades et de sa vie malheureuse, il s’est éteint. Ces acrobates évoluaient sur le fil de la vie et sont tombés. Ces anges déchus ont été mis à la porte du Grand Cirque. Une fois les scellés de la porte d’entrée franchis, je pénètre dans un autre monde. Un monde que j’ai connu autrefois vivant et familial, un monde aujourd’hui éteint, apocalyptique. « Là, c"est le canapé où papa dormait. C"est là que maman l"a mis quand il est mort » me raconte le benjamin de la famille, 14 ans. J’imagine le père tel un gisant en pyjama moite et froissé, le corps taché d’ecchymoses. Ailleurs, une table basse, un pot de fleurs fanées, -l’ironie me fait remarquer une variété de pensées- un bol en miettes par terre. « Ils dormaient ici parce qu?ils étaient trop saoûls pour monter les escaliers ». Chaque coin, chaque détail m’interpelle, je continue ma visite et mon malaise prend de plus en plus de consistance. La salle de bains est bien la pièce où l’eau n’a plus coulé depuis longtemps. « Maman a fait ça le dernier jour en m?indiquant la baignoire et les murs. Je ne sais pas ce qu?elle a voulu faire. La baignoire est jonchée de débris et la machine à laver offre un spectacle dantesque : empreintes d’animaux, amoncellement de chaussettes sales par-dessus, … Dans la cour, il ne reste rien d’intact car c’est là que les bêtes vivaient la plupart du temps. Seules deux poubelles emplies de canettes de bière trônent sur un banc comme un ultime défi à la raison. « La cour, c?était pour les animaux. Chiens, chats, perroquet, il y avait même des poules dans le fond. Ils sont restés quatre jours abandonnés avant que la S.P.A. ne vienne les chercher. Ils ont eu faim je pense. » Tout a été gratté, rongé. « C?est moi qui faisais à manger. Le frigo a été vidé parce que les bêtes ont été dedans. Ce jour-là, on avait fait du chicon au gratin. C?était le plat préféré de papa. Il ne mangeait que ça. » J’ai retrouvé le plat et les restes moisissants au-dessus de la hotte, dans la cuisine. « C?est la même chose à l?étage. Ma chambre et celle de mes parents, c?est un peu le bordel mais maman s?est énervée un jour et a balancé mon étagère en bas des escaliers. Je l?ai ramassée mais je n?ai rien rangé ; je ne savais pas qu?on pouvait le faire. Là, c"est la chambre des parents. Ils venaient juste chercher des affaires.» Le visage angélique de Julos Beaucarne siège en bonne place, comme un témoin impassible. En refermant la porte, je remarque des coups. « C?était un jour où maman s?est énervée sur papa. On l?a enfermée de peur qu?elle ne lui fasse du mal et elle a pris un presse-papiers pour défoncer la porte. » L’image du père allongé sur le canapé me revient subitement en tête. Je frémis, je voudrais sortir, respirer un peu, … Cette maison, dans laquelle j’ai passé une partie de mon enfance à jouer avec mon ami est face à moi, glauque, l’odeur de la mort rôde toujours. « Quelques fois j"ai encore l?impression d?entendre papa crier, je ne veux plus rester ici dit la cadette, 20 ans qui habite la maison voisine avec son mari et son fils. L ?aîné me confie que son père s"est laissé mourir, qu?il n"en pouvait plus de cette vie, de cette femme qui le battait. Depuis que mon ami avait quitté précipitamment la maison familiale, il y a sept ans, tout n?avait fait qu?empirer. Et ils en sont donc arrivés là. La mère, jetée en prison à l’époque, plaide l’irresponsabilité au moments des faits et se voit déjà accorder un congé pénitentiaire tous les jeudis, en attendant sa libération définitive Elle a toujours nié l’avoir tué. « Il est tombé dans les escaliers » se défend-elle. L’aîné tente de construire son cocon familial au mieux. Il sait toutefois que toute la réussite dont il pourrait jouir pleinement en adulte, reste encore très précaire eu égard au vide affectif qui a été son lot quotidien durant de nombreuses années. J’ose espérer que l’amour qu’il porte à ses deux enfants est le gage d’une stabilité naissante qui l’empêchera de répéter l’histoire. La cadette, 22 ans à présent, mère de deux enfants et sans travail, a recueilli son jeune frère et lui offre un toit et un foyer. Le mari subvient seul aux besoins la famille en travaillant comme jardinier. Les fins de mois sont difficiles mais ceci est une autre histoire…
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